Extrait du livre

Stephen King 22/11/63

ROMAN

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Nadine Gassie

Albin Michel

7

Il m’a proposé un café, mais j’ai secoué la tête. Mon estomac faisait encore des embardées. Al s’en est servi un et nous sommes retournés nous asseoir sur la banquette ou• nous avions commencé cette expé- dition de fou. Mon portefeuille, mon téléphone portable et ma mon- naie étaient en tas au centre de la table. Al s’est assis avec un hoquet de douleur et de soulagement. Il paraissait un peu moins hagard et un peu plus détendu.

« Alors, il m’a dit, t’y es allé et t’en es revenu. T’en penses quoi ?

– Al, je sais pas quoi penser. Je suis ébranlé jusqu’au tréfonds de moi-même. T’as découvert ça par hasard ?

– Totalement. Moins d’un mois après m’être installé ici. Je devais encore avoir la poussière de Pine Street sous mes souliers. La première fois, je suis carrément tombé dans l’escalier, comme Alice dans le terrier. J’ai cru que j’étais devenu fou. »

ça, je pouvais l’imaginer. J’avais eu au moins une petite prépara- tion, si médiocre soit-elle. Et vraiment, existe-t-il un moyen adéquat pour préparer quelqu’un à un voyage temporel ?

« Je suis parti longtemps ?

– Deux minutes. Je te l’ai dit, c’est toujours deux minutes. Peu importe le temps que tu y restes. » Il toussa, cracha dans une nouvelle poignée de serviettes en papier et les replia dans sa poche. « Et quand tu arrives en bas des marches, il est toujours 11 heures 58 le matin du 9 septembre 1958. Chaque voyage est le premier voyage. Tu es allé ou• ?

– La Kennebec. J’ai pris une racinette. Elle était fantastique.

– Ah ouais, les choses ont meilleur goût là-bas. Moins de conser- vateurs ou quelque chose.

– Tu connais Frank Anicetti ? Je l’ai rencontré en gamin de dix- sept ans. »

Quelque part, en dépit de tout, je m’attendais à ce qu’Al me rie au nez, mais il a pris ça comme une évidence. « Bien sûr. Moi aussi, j’ai rencontré Frank des tas de fois. Mais lui ne me rencontre qu’une fois – en ce temps-là, je veux dire. Pour Frank, chaque fois est la première fois. Il entre dans le magasin, c’est ça ? Il arrive du garage Chevron. Il dit à son père : “Titus a monté le camion sur le pont. Il dit qu’il sera prêt pour cinq heures.” Je l’ai entendu le dire au moins cinquante fois. Je passe pas toujours par la Kennebec quand je vais là-bas, mais quand j’y entre, j’entends ça. Ensuite les dames entrent pour choisir des fruits. Mrs. Symonds et ses amies. C’est comme retourner voir sans arrêt le même film.

– Chaque fois, c’est la première fois. »

Je l’ai dit lentement, en laissant un espace entre chaque mot. Pour faire en sorte qu’ils prennent sens dans mon esprit.

« Exact.

– Et chaque personne que tu rencontres te rencontre pour la pre- mière fois, quel que soit le nombre de fois ou• vous vous êtes ren- contrés avant.

– Exact.

– Je pourrais y retourner et avoir la même conversation avec Frank et son père sans qu’ils en sachent rien.

– Encore exact. Ou tu pourrais changer quelque chose – comman- der un banana split au lieu d’une racinette, par exemple – et le reste de la conversation prendrait une direction différente. Le seul qui semble soupçonner qu’un truc est décalé, c’est le Porteur de Carte Jaune. Mais il est trop démoli par la picole pour